Profession : burelier (fin)

En effet, on ne le sait pas toujours mais le carriérisme est une activité à part entière, avec ses méthodes, ses compétences spécifiques, sa reconnaissance même, au sein de l’entreprise. C’est ce qu’on appelle le « faire savoir » par opposition au « savoir faire », qui devient presque ringard dans notre monde moderne. Il s’agit de communiquer pour prouver qu’on existe et qu’on fait quelque chose d’utile  (qu’on fait quelque chose, tout court) . C’est, avec son complément indispensable : la calomnie, l’instrument principal du carriérisme avec son commandement : Ton moindre travail, tu encenseras.

Il reste donc à examiner le premier tiers, la rédaction de spécifications ou de rapports,  la part noble du travail du burelier, celle dont il se gargarise à longueur de journée, celle qu’il se lamente de ne pouvoir effectuer avec toute la concentration qu’il faudrait, perturbé qu’il est par les réunions, les mails, les interpellations dans le couloir, le téléphone… Celle, enfin, qu’il évite le plus possible de réaliser et qu’il essaye tout le temps de faire faire par quelqu’un d’autre, tout en en conservant la paternité. Cette production est la quintessence du savoir du burelier, sa compétence « métier » directement liée à l’entreprise. C’est d’ailleurs pour cela qu’il cherche tout le temps un collègue réellement compétent pour l’aider : la plupart des bureliers n’ont pas la moindre compétence dans le domaine de production de l’entreprise (les couches-culottes, les chars d’assaut, les assurances ou la publicité, par exemple). Voici donc la dernière loi : La production, tu sous-traiteras.

Ici intervient un personnage clé de l’entreprise. Quelqu’un qui, il n’y a pas si longtemps, était sa fierté, et que, maintenant, on va chercher au fond du bureau où on le laisse végéter : le Spécialiste. Celui vers qui tous les regards se tournent, pleins d’angoisse et d’espoir mêlés, dans les réunions quand vient l’inévitable question technique ou  métier, malencontreusement posée par un jeune burelier inexpérimenté qui croit encore que les réunions servent à faire avancer quelque chose.

L’ennui avec les spécialistes, c’est qu’ils finissent par partir (à la retraite, dans une autre entreprise, en dépression aussi, parfois). On recrute alors un jeune futur spécialiste qui, n’y connaissant rien,  fait appel à d’autres spécialistes et découvre très vite les  joies de la burellerie : faire appel à quelqu’un d’autre pour remplir ses dossiers et en tirer toute la gloire. Ainsi, d’un futur spécialiste, censé remplacé un ex-spécialiste, on fait un burelier bon teint qui vient grossir les rangs de cette confrérie prolifique.

Les bureliers ne sont pas pour autant affectés par la perte de spécialistes pour les alimenter, il reste  l’arme absolue, mieux que le Spécialiste parfois bourru ou s’exprimant dans un jargon pas toujours compris, le sauveur des bureliers, le saprophyte de l’incompétence : le Consultant. Le Consultant cumule les avantages : il coûte cher donc on écoute ses paroles avec recueillement, il s’en va une fois la mission terminée, on peut ainsi, si nécessaire, récuser  sans risques ses conclusions. Enfin, on peut lui faire dire tout le mal que l’on pense de ceci ou cela sans prendre le moindre risque : c’est lui qui le dit.

Flanqué de ses spécialistes et de ses consultants, le burelier peut donc sans crainte s’ébattre et prospérer au sein des entreprises, en espérant toutefois que quelqu’un d’autre se charge de produire et de vendre.

Profession : burelier (part 3)

Le métier de burelier concerne tous les domaines de l’entreprise : la finance, les achats, la vente, la qualité, les ressources humaines, le bureau d’étude et même la production.  Il consiste essentiellement à codifier, rapporter, mesurer, améliorer, planifier la production. La plupart des postes de bureliers sont de niveau cadre, ils ont d’abord été occupés par des employés expérimentés de l’entreprise, apportant leur savoir et le recul nécessaire à ce type de mission. Puis, les effectifs grossissant, le Turnover faisant son apparition, on a commencé à recruter puis à créer des filières d’enseignement spécifiquement pour ces postes.

On pourrait croire que les administrations publiques sont le fief des bureliers mais il n‘en est rien. Toutes les grandes entreprises, et plus encore celles qui sont issues de fusions / acquisition, en possèdent par centaines, voir par milliers. Le plus intéressant à observer est que toutes  les tentatives de « dégraissage », de « rationalisation », de « compression de personnel » dont on pourrait penser qu’elles vont tailler dans le « gras » des bureliers, ne font que renforcer et crédibiliser leur existence. Pour la simple raison que ce sont eux que l’on charge d’organiser les restructurations.

 

Le burelier est donc indispensable. Quelle grande entreprise  pourrait maintenant se passer d’un service de contrôle financier pour établir ses tableaux de bord ? d’un support de gestion de projet pour aider les chefs de projet (ou de programme) à piloter ? d’une direction Qualité en charge de l’ISO ? d’un gestionnaire du référentiel du Système d’Information pour éviter les doublons dans les enregistrements de l’entreprise ? Aucune !

En quoi consiste donc concrètement le travail d’un burelier ? c’est la règle des quatre tiers, si chère au César de Marcel Pagnol : un tiers de rédaction de fond (spécifications, expression de besoins, rapports  d’étude, rapports de synthèse) , un tiers de communication inter collègues (téléphone, mail, note de service, enregistrements divers), un tiers d’organisation et de conduite de réunions (d’information, de travail, de réflexion, de formation) et un dernier tiers de carriérisme (médisance, influence, fayotage, discussions de couloirs).

On peut remarquer que les trois derniers  tiers (communication, d’organisation, carriérisme) concernent des activités d’ échange avec ses semblables, d’où l’on en déduit le premier commandement  du burelier : T’exprimer correctement, tu devras.

Une autre qualité mise en exergue par ces trois tiers sur quatre est la capacité d’écoute et la psychologie requise pour comprendre, influencer, parfois ridiculiser, ses collègues de bureau, d’où le deuxième commandement :  La nature humaine, tu connaîtras.

Le quatrième tiers (le carriérisme) mérite qu’on l’étudie de plus près….

La fin ici